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Très cher fils, pourquoi ton père est-il à gauche, pas mal à gauche …

Cher fils, j’aurais aimé qu’on m’écrive cette lettre. Alors voilà, je ferai en sorte que tu ne sois pas comme moi déçu qu’un père explique pas l’idéologie à laquelle il consacre autant de pensées.

Je garde depuis de nombreuses années pas mal de livres. J’en affectionne plusieurs, presque tous. Je ne les conserve que pour une raison pour la plupart, c’est qu’ils te permettront si un jour ça te chante, de décoder pas mal de ce qui aura participé à construire ma pensée. En dehors même des gens qui évidemment, ont participé eux aussi à construire avec moi mes convictions.

T’inquiètes, ce te fera pas des caisses et des caisses. Que des trucs que j’ai jugés importants à ma pensée sur ce drôle de monde. Ma pensée qui s’est fissurée dans un burn-out en 2008-2009, c’était après mon boulot d’attaché politique pour ce porte-parole en matière de finances, en plein durant la crise économique. On a jamais l’âge d’assister d’aussi près à toute une structure mondiale qui s’écroule. On a jamais l’âge, non plus, pour encaisser le peu de compétences qui semble aux commandes des finances pour redresser l’avion qu’ils ont eux-mêmes foutrement mal préparée pour le crash.

Je me revois encore constatant l’ampleur des dégâts causés par une poignée de capitalistes. Je repasse encore dans ma tête l’urgence des gens qui appelaient au bureau, ces hauts-placés, d’autres moins, qui tenaient à sonner l’alarme. Maintenant ils avaient envie de dire ce qu’ils avaient vu de la crise qui se préparait. Des anciens vices-présidents de ceci, ex-présidentes de celà, économistes-conseil chez celui-ci… M’enfin, tu vois … Ils se disaient dégoûtés.

Ils avaient besoin de dire. Ils en avaient vu des magouilles. Ils avaient tenté, selon leurs aveux, de prévenir de la bulle financière, immobilière qu’on aime à circonscrire, alors que… La finance avait surendetté tout un chacun, autant que faire se peu, voire en trichant la réalité des emprunteurs-es et parce qu’on la veut tellement notre maison, notre voiture, notre piscine, notre mobilier, tout ce beau monde achetait au mois… Les automobiles louées valaient pas leur rachat, les propriétés valaient pas leurs chiffres, et les emprunts étaient garantis par des trucs louches ou même pas réels. Alors voilà… tout ça s’est effondré.

La banque avait prêté au propriétaire du terrain, prêté aussi pour construire la maison, et prêté au couple qui l’achetait… tout va bien, tant que personne ne se ment, surtout entre banques. Sauf que voilà. Tout un chacun se mentait.

Les premiers à payer ont été les petits épargnants. Tiens, prends ton grand-père Jacques, que j’aime si fort, père de remplacement qui a trimé si dur toute sa vie dans une épicerie. Ses placements ont pris un solide coup. Ces gens-là, pour plusieurs, ils ont même été forcés de repousser leur retraites Ils en savaient rien des conneries de la finance. Ils la croyait un peu la ministre des finances qui allait à l’époque traiter l’opposition d’épouvantail, l’accusant de faire peur au bon peuple et au marché en parlant de la crise à la Caisse de dépôt. Je te confie un truc, mon patron le député il avait raison, la ministre le savait aussi dès les premières semaines, la vraie perte a été de près de 40 milliards, 10 milliards de plus que l’estimation première de mon patron. Comme dirait l’humoriste : c’est qui le cave ?

Je te raconte pas la pression sur les épaules du politique dans ce genre de moments. Va pas croire qu’on se tournait les pouce en trouvant drôle que le gouvernement élu se plante et que nous, l’opposition, n’avions qu’à se bidonner de les voir être les futurs cons. D’abord il fallait y croire à mon patron. Je l’ai cru dès le départ. Son calcul tombait sous le sens. Personne lui rendra cette justice aujourd’hui d’avoir prévu avec autant de courage ce qui allait suivre.

Revenons à nos moutons, ton père de gauche

J’ai vu ce que la finance avait de plus laid. J’ai vu les visages cirés, comme leurs souliers d’ailleurs, des grands et grandes de la finance venir parader, fort de leurs consultants en relations publiques, venir mentir et se défiler en commissions parlementaires. Pratiqués dans leurs beaux discours par des firmes de communications, ces “président-es” de la finance, payé-es 10 fois au moins le prix d’une ou d’un ministre pour mieux mentir à ceux-ci et chanter qu’ils n’ont rien à voir avec cette crise, que c’est la faute de toute le monde et de personne au fond.

J’ai eu envie de vomir en voyant les prédictions des gens qui me téléphonaient pour alimenter nos recherches se réaliser une à une, les chiffres se préciser dans le désastre capitaliste et voir cette fois, pour vrai, le système de consommation à crédit, d’encouragements à acheter, dépenser, produire, jeter, recommencer, détruire, embaucher à rabais, congédier pour rien, vendre du papier qui vaut rien en lui faisant promettre tout, endetter puis mettre en faillite, racheter pour des peanuts, tout ça était vrai. C’était pas des lubies de marxistes… c’était juste chaque carte de ce château qui s’effondrait.

En 2009 j’ai quitté la politique dans la plus grande détresse émotive de ma vie. Je n’ai jamais su la nommer avant aujourd’hui, si clairement. Quand on se rend compte qu’on est pas gouverné, que notre système même de démocratie ne nous donnera jamais la représentativité, qu’on est à la solde de la finance, pour vrai… que le vérificateur général a beau sonner l’alarme sur les abus, les manquements, que rien n’y fait pour que ça change, j’ai eu la nausée. J’ai au fond eu profondément peur. Mon besoin d’espérer qu’au-dessus de nos têtes, il y avait plus grand, que ce pouvait gouverner et orienter un pays, tout ça s’effondrait dans la mascarade des financiers qui venaient s’excuser, ou même pas, d’autres étaient si arrogants que c’en était à pleurer.

À ce moment, je me suis dit que j’allais être grand. Que j’allais prendre le temps de revoir le sens de tout ça. Que je devais mettre à profit ce que je sais aujourd’hui de ce système. Que j’allais continuer à militer à ma manière, que j’allais me tourner vers le communautaire, vers une vie économiquement responsable, fondamentalement humaine, résolument éthique, citoyenne autant qu’on peut l’être. Je me suis mis à croire que si je m’habille, je dois m’assurer que ces vêtements soient faits par des gens qui reçoivent un juste prix, quitte à m’habiller chez Renaissance sinon. Je me suis mis à plus accepter GMAC dans ma vie et sa merde de promesse il y a 8 ans de ne plus faire de gros CHARS, ni de locations, des promesses déjà effacées comme la plupart des constructeurs qui sont partis avec le plan de sauvetage des gouverments, à nos frais, et qui recommencent à nous vendre leurs merdes polluantes qui bouffent ta terre.

Je me suis mis à préférer moins de 14$ l’heure et à prendre le salaire de l’estime de soi, d’aider mon prochain. Je me suis mis à ne plus croire que consommer plus me rendra heureux, au prix de rendre esclaves dans des pays tristes ceux qui font les produits qu’on achète à rabais pour mieux les jeter ensuite. Je me suis mis à vouloir que si un jour tu viens me revoir pour me demander si j’ai levé le petit doigt pour arrêter le capitalisme qui ne fonctionne plus, que je puisse te regarder dans les yeux et te dire : “Oui mon grand, j’y ai travaillé, et j’ai roulé mes manches pour en finir avec le capitalisme !”

Quand c’est les plus pauvres qui ont fait les frais du sauvetage des banques il y a 9 ans, j’ai vomi. Au propre comme au figuré. Je m’en suis relevé physiquement, j’ai reconstruit mon espoir dans ce monde, dans ses jeunes surtout, surtout. Et j’ai tourné la page sur ce mercantilisme qui vend aussi des hommes, des âmes, des enfants, dont je ne veux plus de la peine sur mes produits ou sur mes mains. Je suis à gauche, fier, plein d’espoir. Je suis à gauche et content pour toi, ce te fera un meilleur de monde.

 

Bidouilleux techno depuis l’âge où ses frères lui donnaient juste ce qu’il faut de chocs électriques avec des kits Radio-Shack trafiqués, il s’adonne à la programmation dès l’âge de 9 ans. Humaniste, bouddhiste et geek non pratiquant, religieux du logiciel libre et du télétravail, allergique aux paravents, il a le drôle d’idéal de faire tout ce qu’il peut gratuitement, ce qui occasionnera une certaine forme de pauvreté, mais pas du tout en curiosité. Sa phrase préférée : « Ça doit pouvoir se faire ! » On doit souvent lui indiquer où ne pas aller sur un serveur et lui rappeler ce qu’il fait de mieux, lire des magazines, des bouquins de philosophie, de géopolitique et de vieux classiques.

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