Dans cette société en mal de tribuns, qui les espère comme on attend un messie, aurait-on oublié que l’incubateur du tribun est justement la tribune. À l’heure où les médias sociaux sont si féconds pour monopoliser l’espace et occulter le débat, assisterait-on à la conséquence de la lente érosion à laquelle nous avons bon an mal an consenti en adhérant aux plateformes sociales ? Qui plaide encore, et où, pour une réhabilitation du débat tout en lui redonnant ses lettres de noblesses, voire affirmer à nouveau sa nécessité ?

On peut déclarer la guerre en moins de 140 caractères, faire la paix demande plus d’efforts.

Il est invraisemblable qu’on puisse gouverner un pays notamment en s’adressant au monde entier sur Twitter. Plus surréaliste encore de voir la tête d’un des plus puissants état du monde manquer aux obligations diplomatiques primaires en subsituant Twitter au discours, à la déclaration politique de vive voix.

Étonnant ? Pas tant dans une société qui s’invite par le truchement de Facebook, qui s’abandonne par statut interposé, qui critique sa famille et ses proches en commentaires à la structure télégraphique et qui annonce sa grossesse dans une photographie d’un test positif sur Instagram. À force de dénaturer l’importance du langage et de l’échange verbal, c’est la tribune et le discours que l’on a dévalorisés, au point de ne plus reconnaître la teneur de sa disparition et l’impact que ceci aura sur l’humanité et la démocratie. Cette illusion de proximité que confère les gazouillis d’un président live sur Twitter et la possibilité de commenter ses propos ne sont que de la poudre aux yeux sur le vrai débat qu’on serait en droit d’espérer entretenir sur ses décisions. Un simulacre d’échanges qui n’est que risible cacophonie.

En substituant aux débats les commentaires qui s’empilent sous des statuts tout aussi peu édifiants, c’est le débat qui se meurt, celui qui existait dans ses diverses formes, notamment dans les pages des quotidiens, des éditoriaux subversifs et parfois volontairement polémistes.

Or la polémique, qui se voulait parfois accident de propos ou tout simplement conséquence de prise de position est maintenant le pain quotidien des médias sociaux, des polémiques qui nourrissent la bête. Bête comme dans insignifiant. Bête de vacuité intellectuelle.

Après le mépris du blog, quand les journalistes se plient aux médias sociaux

J’ai fait partie de ceux qui bloguaient à l’époque où les journalistes méprisaient les blogueurs. Le blog qu’on qualifiait de média citoyen était pour eux une compétition où l’information juste était selon eux en grand péril. Pendant ce temps, ils méprisaient les médias sociaux dans la même brasse sans se douter que leurs patrons et patronnes allaient quelques années plus tard leur demander de faire des directs Facebook, des conversations Twitter et de gazouiller pendant les pauses publicitaires. On en trouve d’ailleurs aucun pour se plaindre ouvertement de ce revirement, aussi subit qu’insensé, dans un monde où l’actualité demande toujours autant de profondeur et de réflexion pour être utile et vecteur de décision, dans sa portée.

Ce ne me semble rien d’une bonne nouvelle que de pouvoir rejoindre la cheffe d’antenne de mon téléjournal pendant la pause et de l’invectiver comme ça me chante, encore moins qu’elle doive défendre l’intégrité de sa chaîne pendant le même direct. Pour une illusion de proximité, on a évacué la distance nécessaire à laisser la nouvelle et l’actualité porter pour plutôt valoriser un échange factice qui ne mène à rien d’autre que des points Godwin où Facebook choisit l’ordre des commentaires et ceux qui sont les plus populaires.

Pour les intellectuelLEs, mais aussi ceux comme moi qui n’en sont pas mais qui représentent des curieux intéressés par de l’information de qualité, la perte des espaces de débats et du langage comme outils de communication est la fin d’une interminable quête de Tout-le-monde-parle-de-tout. On peut bien, dans ce genre de monde, tomber à la renverse d’admiration devant un Obama, qu’il tienne ou non ses promesses.