On marchait sur Ontario la première fois où j’ai eu la chance de partager ma vision personnelle de la main invisible avec copine. On parlait d’Hochelaga, parce qu’on y habite, parce qu’on y travaille, étudie, s’y implique et qu’on y tient. La main invisible, c’est ce concept tellement tordu de Adam Smith qui, pour la décrire vitement, suggère que chacune des actions libres des individus, prise dans une perspective plus globale et dans la somme, contribuerait au mieux-être collectif mais aussi en matière de richesse.

La main invisible est plus visible à gauche, et se démontre là

Pour croire à la main invisible, il faut croire à une forme de concept de libre arbitre dont la somme du bien et du moins bien donne dans le positif. Mais il faut surtout croire que tout cela se réalise mieux dans une auto-régulation des actions par les individus et les individus économiques laissés libres autant que possible de faire comme bon leur semble dans une société déréglementée dans ses échanges. C’est évidemment un concept cher à la droite pour justifier toutes le mécanisme de production et nous faire considérer comme bien la souffrance qui s’étend de la matière première à la transformation jusqu’à mon achat d’un bien ou d’un service.

L’inconciliable point-de-vue géographique d’où on observe la manifestation de la main invisible

Pour que l’on s’appuie sur cette main invisible qui ferait le bien commun, il faut absolument continuer de ne pas s’entendre sur le territoire qu’on observe. Plus vous vous approchez d’un quartier, moins il semble que ce bien commun soit servi réellement par un free for all économique. Hochelaga souffre, le quartier des affaires roulent des pelles d’argent, la mode se distribue dans le centre-ville, le seconde-main dans l’est, la boutique mode en amérique-du-nord et la maudite souffrance au Bangladesh qui tisse notre beau-si-flash-pas-bon-pas-cher.

Pour que la main invisible se démontre à droite et en mondialisation, il faut fermer les yeux sur ses sacrifices

Il faut se mentir de façon éhontée pour la voir. Pour la voir il faut se fermer un œil. Il faut refuser de voir la souffrance de cette production de richesse dans la chaîne des artisans-es de la création des biens pour la richesse. Il faut surtout oublier le principe de distribution de cette richesse. Il faut voir sans voir trop.

Or ceux qu’on refuse de voir souffrent. Ce n’est pas parce que personne n’est dans la forêt pour entendre l’arbre qui s’écroule que ce dernier ne fait pas de bruit. C’est juste qu’il faut être sourd. Accepter d’être aveugle. Il faut reculer, reculer, reculer encore sur un point de la carte géographique pour cesser d’en voir le fin détail et perspectiver global. C’est bien connu, plus on est loin moins on voit. Moins on voit le détail de la souffrance moins elle nous donne mal au cœur. Les contours de la souffrance finissent par disparaître dans le flou de regarder de loin. Rien n’est plus dépersonnalisant qu’une carte géographique aux couleurs pastels Prismacolor où on a bêtement colorié le monde aquarelle.

Étrangement, c’est dans un milieu comme Hochelaga-Maisonneuve où la main invisible s’articule

Je suis un enfant des milieux défavorisés. De la famille à la communauté, à la région jusqu’à l’éducation. J’ai été élevé par un père (qui est mon beau-père) commis d’épicerie et une mère qui attendait une pension alimentaire équitable de la part d’un “architecte de la révolution tranquille”. J’ai été aux premières loges des iniquités sociales, des écarts de richesses. Je sais ce qu’il faut faire pour se vêtir, se loger, manger et se divertir comme les pauvres.

Je sais aussi que je me suis élevé dans les plus hautes sphères professionnelles et donc sociales pour constater les divergences de points de vue et le point de rupture aussi où il n’y a aucune rencontre entre ceux qui veulent être “dérégulés” et ceux qui en paient la note. La vraie main invisible, cohérente en toutes choses, elle s’articule dans les quartiers défavorisés. Étrangement, elle se démontre seulement là où la prémisse économique de la droite s’effrite. C’est la contre-thèse qui prouve la thèse.

Comment la main invisible se démontre dans Hochelaga-Maisonneuve

Il existe, d’une façon démontrée, un écart d’espérance de vie de 10 ans entre certains arrondissements de Montréal. Ça c’est la réalité. Un calcul qui n’est jamais à l’avantage des moins favorisés. Pourtant, l’énergie de survie des gens qui habitent Hochelaga-Maisonneuve tend à démontrer que sans règle, basé seulement sur les initiatives d’une population qui se soucie du bien commun et le démontre individuellement, le filet social est plus vif que partout où j’ai pu l’observer ailleurs. Les organismes communautaires, les travailleurs et travailleuses de rue, les intervenantes et intervenants sociaux, les gens, le vrai monde, qui créent des initiatives d’entraide allant de la recherche de vêtements pour les itinérants aux groupes Facebook où des appels à l’aide pour de la nourriture trouvent écho chez des utilisateurs lambda. Des curés, des religieuses, qui articulent des projets dans l’ombre et cherchent avidement du financement pour les plus pauvres, c’est une main invisible. 

Cette main, elle écrit de la main gauche comme chanterait l’autre, Danielle Messia, qui dans son oeuvre chantée faisant l’éloge de la main gauche avait tellement su prévoir combien c’est peut-être de ce côté, dans cette main fragile et fragilisée, que le meilleur pouvait ressortir. Cette main maladroite, qui fait des fautes, mais qui pour la guerre n’est pas douée. La main invisible, la main gauche, elle ramasse les plats de la main droite. Si un jour la droite veut se réclamer d’une main invisible qui fait tellement bien, elle devra d’abord prendre la main gauche dans la sienne, et la remercier d’adoucir les conséquences de sa rudesse aveugle et avide.