Celui qui m’aide

mon ami dans Hochelaga-Maisonneuve

Dans les moments où ma vie, du moins des parcelles de vie, s’est le mieux passée, il y avait toujours autour de moi, au quotidien ou presque, des gens qui vivaient dans la rue et desquels j’étais près. Ils ignoraient et ignorent malheureusement encore combien ils ont contribué à mon équilibre, à mes comportements et à ma façon de réagir aux événements que les journées me présentaient. Sans en avoir la moindre idée, ils m’aidaient. C’est bien de ma faute d’ailleurs s’ils l’ignoraient, je ne leur disais tout simplement pas. Enfin, pas autrement que par de l’argent, des bières, de la bouffe, dans l’ordre ou dans le désordre.

Je travaille dans Hochelaga-Maisonneuve. J’y habite aussi. Je l’écris avec une grande fierté. Je remercie chaque jour la vie de me permettre d’évoluer au cœur de ce quartier de Montréal. Si je ne l’ai pas choisi au départ, je peux maintenant affirmer qu’au jour où j’ai le choix, je l’ai encore une fois préféré à tout autre.

En tête de ce billet, je vous présente quelqu’un que j’affectionne particulièrement. Je vous en présenterai pas mal sur ces humbles carnets. Des gens qui me transforment, des gens qui contribuent à faire de moi ce que je suis. Tout près du café où je travaille, juste au coin en fait, en face du bar, se trouve assis par terre celui que j’appelle mon frère. J’ignore son prénom. On se salue cependant chaque jour. Il me répond avec une grande dignité empreinte d’une humilité que j’envie. Il ne me demande rien de plus que cette salutation sincère et pleine de compassion et de respect que nous nous échangeons.

Je vous raconte pas le nombre de salauds des deux sexes que j’ai vu se prendre en selfie avec lui comme on le ferait avec une bête de foire.

Il ne me demande rien, ni ne sourcille quand je ne mets rien dans son verre d’aumône. Il répond avec bien des égards et de la chaleur à mes questions réellement intéressées. Comment ça va ? Pour vrai. Comment tu vas ? Pour vrai. As-tu dormi ? Mangé ? Comment va le travail ?

Parce qu’il travaille vous saurez. C’est ainsi que depuis le début il me présente sa mendicité. C’est son travail. Je vous raconte pas le nombre de salauds des deux sexes que j’ai vu se prendre en selfie avec lui comme on le ferait avec une bête de foire. Il n’a jamais sourcillé. N’a jamais non plus, du moins devant moi, perdu une seule once de sa dignité qu’il conserve comme une âme bien ancrée qu’on ne saurait faire vaciller pour si peu.

Puis c’est vrai qu’il travaille. Sa voix chaude chaque jour me rappelle comment on peut exprimer des mots avec chaleur et respect, présence à l’autre et ouverture, humanité. Il travaille en étant. Il est. Quand mes parents sont venus me visiter à Montréal, ils semblaient étonnés de voir combien je donnais, et à combien de personne, me demandant si je le faisais ainsi chaque jour et combien ça me coûtait… la question était tellement toute autre : combien ça me rapporte ?

Dans mon quartier dont je suis fier, autant que de ceux qui l’habitent, particulièrement ceux qui habitent le trottoir, je reçois bien plus que je ne donne. Quand il pleut à verse et que je vois mon frère s’asseoir le cul dans la flaque, lentement, devant le bar, pour espérer quelques sous de ceux qui sortiront fumer, je l’observe. Il ne bouge pas d’un trait. Il a une posture meilleure que celle que je persiste à parfaire quand je médite.Il est plus immobile et digne que je n’arrive à le faire en m’affairant au travail. Il est présent. Présent sous la pluie, dans sa solitude très habitée. En pleine conscience, et ça je le sais pour lui parler au quotidien.

Il me fait sortir de la boutique. De cette brocante remplie de meubles au confort qu’il envie, enfin, j’imagine ça en « citoyen » pour peu que je sais de sa vie et de celle de ces voisins sur le trottoir. Il me fait sortir tout simplement en étant. Je lui offre un café, souvent puisque je peux pas sortir acheter des clopes et laisser la boutique, je lui donne plus que je ne gagne de l’heure pour aller chercher un paquet de clopes au coin de la rue. Je lui en donne aussi, je lui donne un café, de la bouffe, et j’écoute sa voix chaude, je me nourrie de son respect et de sa dignité, j’absorbe son exemple. Je suis en dette encore, malgré tout. Il est beaucoup, beaucoup plus grand que je ne le suis. Il a aussi le dos rond, on a ça aussi qui se ressemble, mais il le porte avec bien plus d’humilité que moi. Il s’agit de mon frère, et je lui dois beaucoup, en plus de mon amitié et ma loyauté.